Madame, Monsieur,
Nous sommes le jeudi 6 juillet 2023. Vous lisez le numéro 60 de “La Sécurité est un Droit - Rue Bleue” parce que vous figurez sur notre fichier d’envois. Vous la recevez sur votre boîte mail chaque jeudi. Si vous n'êtes pas encore souscripteur, c’est le moment de le faire ! C’est ici, car cette lettre est le fruit d’un travail. Et pas celui d’une Intelligence artificielle ! Si vous préférez faire confiance à l’information gratuite, merci de vous désabonner. C’est ici.
Cette semaine, exceptionnellement, et pour la deuxième fois consécutive, notre publication, en lecture libre, est entièrement consacrée aux émeutes, qui ont touché le pays depuis le mardi 27 juin. C’est la suite de la lettre de la semaine dernière, rappelée ici.
1- D’abord le bilan
Les violences de 2005 – auxquelles les émeutes de ces derniers jours sont souvent comparées – avaient démarré après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, 17 et 15 ans, électrocutés le 27 octobre dans un transformateur EDF où ils s'étaient réfugiés à l'issue d'une course-poursuite avec la police. Elles avaient pris fin trois semaines et demi après, le 20 novembre.
La crise actuelle a éclaté dans la nuit du 27 au 28 juin, après la mort à Nanterre d'un jeune automobiliste franco-algérien de 17 ans, Nahel Merzouk, tué par un policier, Florian M., lors d'un contrôle routier.
Comparatif des chiffres marquants pour ces deux périodes de violences urbaines, des chiffres encore provisoires pour l'épisode actuel :
- Presque autant d'interpellations en une semaine -
En une semaine d'émeutes en 2023, le nombre d'interpellations est pratiquement aussi élevé qu'en trois semaines et demi de violences urbaines en 2005 : 3.486 personnes ont été interpellées en sept jours, selon des chiffres transmis mardi à l'AFP par le ministère de l'Intérieur. Un total de 374 personnes ont été jugées en comparution immédiate depuis vendredi, selon le ministère de la Justice.
(En 2005, 4.728 interpellations avaient été réalisées pendant les trois semaines et demi de violences et 1.328 après les événements. Sur ce total, 5.643 personnes ont été placées en garde à vue, d'après un bilan de la Direction générale de la Police nationale (DGPN)).
Voir la video de l'audition du Ministre de l'Intérieur sur Public Sénat
Gérald Darmanin indiquait hier aux sénateurs de la Commission des lois du Sénat, que, selon ses services, on aurait dénombré entre 8 et 12.000 “émeutiers”…
- Plus de bâtiments dégradés -
L'épisode actuel comporte un plus grand nombre de bâtiments dégradés ou incendiés ainsi que de nombreux véhicules brûlés: 5.892 véhicules ont été incendiés et 1.105 bâtiments ont été brûlés ou dégradés, selon le ministère de l'Intérieur.
Pour la seule région Île-de-France, une centaine de bâtiments publics ont été dégradés voire détruits et 140 communes, plus d'une sur dix, ont été touchées, selon l'entourage de la présidente (LR) de région Valérie Pécresse.
A l'automne 2005, 10.346 véhicules de toutes sortes, dont des autobus urbains, avaient été brûlés, tandis que 233 bâtiments publics et 74 autres relevant du domaine privé avaient été détruits ou endommagés.
- Plus de forces de police engagées, plus de blessés -
A partir de la nuit du vendredi 30 juin au samedi 1er juillet, 45.000 policiers et gendarmes ont été mobilisés (après 7.000 engagés la première nuit, 10.000 la deuxième et 40.000 la troisième).
A ce jour, un total de 808 membres des forces de sécurité ont été blessés tandis que 269 locaux de police ou de gendarmerie ont été attaqués, selon le bilan du ministère de l'Intérieur diffusé mardi.
En 2005, jusqu'à 11.700 policiers et gendarmes avaient été engagés au plus fort des violences, et 224 d'entre eux, ainsi que des sapeurs-pompiers, avaient été blessés. Certains avaient essuyé des tirs d'armes à feu (à balles réelles ou à grenailles) notamment le 6 novembre à Grigny où dix policiers avaient été touchés, dont deux hospitalisés.
- Dégâts plus coûteux -
Le coût des dégâts pour les émeutes de 2023 est évalué, à ce stade, par les assureurs à "au moins 280 millions" d'euros, a indiqué mardi la présidente de la fédération professionnelle France Assureurs, précisant que "plein" de sinistres n'ont pas encore été déclarés.
Le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, a estimé de son côté que la facture finale pour les entreprises pourrait s'élever à un milliard d'euros.
Les violences de 2005 avaient, elles, coûté au total 160 millions d'euros aux assureurs (204 millions à euros constants), selon France Assureurs.
2- Discussion
Pourquoi tant de haine ?
Le président de la République s’est engagé à faire connaître bientôt les résultats d’une réflexion approfondie… En attendant, chacun y va de son explication. Et il y a souvent des éléments pertinents dans les points de vue de personnes, même mal disposées à l’égard de nos institutions ou notre pays. On peut remarquer, d’ailleurs, à cette occasion, que la France ne semble pas si aimée que ça à l’extérieur de nos frontières…
Pour le président turc, Recep Tayyip Erdogan, “dans les pays connus pour leur passé colonial, le racisme culturel s'est transformé en racisme institutionnel”. N’est-ce pas, pour une part, le ressenti d’une minorité violente mal-assimilée de nos cités ?…
Mais, dans l’ensemble des déclarations et des explications avancées, toujours très partielles, ou partiales… les mêmes thèmes reviennent quant aux responsabilités : défauts d’éducation ; conditions de logement dégradées ; insuffisances policières ; personnels de police mal formés ; chômage des jeunes ; pauvreté des familles…
Au plan politique, l’extrême gauche mélenchonniste s’est distinguée en refusant résolument d’appeler au calme. Ce qui aura des conséquences sur les prochaines alliances, dès les futures élections sénatoriales de septembre prochain…
3- Conclusion
Pour ma part, je suis frappé par quelques évidences qui n’apparaissent pas, ou peu, dans ce débat.
- Rien sur les choix d’urbanisme des années soixante, avec ses barres et ses tours d’habitations…
Pourtant, il me semble que les parties pavillonnaires des villes en émeutes, où les résidents sont des propriétaires, n’ont pas été concernées par ces évènements…
- Pas grand chose sur la décentralisation des décisions s’agissant des politiques urbaines. Or, qui décide, actuellement, de l’implantation des équipements publics, l’Etat ou les maires ? Et qui devrait être décideur?...
- Des idées fausses quant à la police de proximité.
Pour le ministre de l’Intérieur, la police serait “de proximité” pour la raison que les policiers sont des citoyens comme les autres, qui font leurs courses là où ils habitent et dont les enfants vont à l’école, comme tout le monde…
Pour d’autres – qui regrettent la suppression de l’expérience de police dite de proximité sous Jospin-Chevènement – il faudrait, comme le souhaite d’ailleurs le Ministre, remettre du bleu dans les cités périphériques…
Mais la police de proximité qui fonctionne, en France, avec les brigades de Gendarmerie, ou ailleurs dans le monde, est une police résidentielle, qui travaille et qui vit sur place, dans la ville même.
Jusqu’au milieu du siècle dernier, la police parisienne pouvait être tenue pour une police de proximité parce que la majorité des policiers parisiens habitaient à Paris (souvent maris de concierges…), faisaient de l'îlotage, de la circulation et des sorties d’école dans la ville où ils habitaient…
Au cours de son audition au Sénat, hier mercredi 5 juillet (voir supra), Gérald Darmanin a eu l’air de s’étonner que certains maires réclament davantage de Police nationale, alors qu’ils ont déjà une police municipale…
Il est temps de revoir, en tout cas en zone Police, la répartition des compétences et des implantations entre les niveaux national et municipal des forces de police en France.
Au cours de cette audition, le Ministre a confirmé que les effectifs de police avaient actuellement vocation à donner la priorité aux investigations, aux interpellations et aux mises à disposition des contrevenants ou délinquants dans les mains de la Justice. Pour lui, la police de proximité vient après, quand les policiers ont le temps… Elle sera mieux assurée quand les effectifs augmenteront…
Ici nous ne sommes pas d’accord avec cette conception. Car c’est la prévention, qui passe par la police de proximité, qui est seule susceptible de réduire le nombre de commissions de délits et de crimes. Et pas les interpellations !
Incidemment, le ministre – pourtant par ailleurs très convaincant – a indiqué que 25% de la délinquance en France était en zone Gendarmerie (95% du territoire et 55% de la population), tandis que 75% était en zone Police. Il en déduit que les policiers, dans les territoires où la délinquance est plus forte, ont moins de temps pour la police de proximité.
Mais, pour une part au moins, si la délinquance est moindre en zone Gendarmerie, c’est peut-être que le système de nos 3.200 brigades résidentielles obtient de meilleurs résultats en termes de prévention que celui de la Police nationale, avec ses 665 commissariats, et ses personnels éloignés de leurs lieux de résidence…
Alain Dumait
